Poèmes au fil des jours

Ils apparaîtront comme une migration d'instants sauvés, oiseaux messagers du vivant.

Je ne sais si je réponds ou si je questionne
Je suis une voix née dans la pénombre du vide
Je suis un peu ivre en train de croître dans une pierre
Je n'ai pas la sagesse du miel ni celle du vin
Mon ivresse est celle de la soif et du feu
Avec cette fine étincelle je veux incendier le silence
Ce que j'aime je l'ignore
J'aime j'aime en total abandon
Je sens ma bouche à l'intérieur des arbres
Et d'une source cachée indécise ardente
En moi quelque chose ne fleurit pas encore
Je ne suis pas perdu seulement entre le vent et l'oubli
Je veux connaître ma nudité être le bleu de la présence
Je ne suis ni la destruction aveugle ni l'espoir impossible
Je suis quelqu'un qui attend qu'une parole m'ouvre

Antonio Ramos Rosa 1924
Une voix dans la pierre
traduction : Michel Chandeigne

Toutes les routes partout mènent
au massacre
des joies au meurtre
des clartés candides
croyez-vous que je mente ?
regardez sous vos doigts
la ruine des caresses
et le débris des jours
où l'on buvait jadis l'été
à pleine gorge

d'un coup l'air est bleu
au bord des toits là-haut
la lumière a cet air de santé
franche et volubile
qu'on ne voit qu'au front
des jeunesses mystérieuses
et c'est comme un vent de montagne qui balaie
la nuit des trottoirs
tels sont les jours de digression
qui ont lois de printemps

allons ôtons leur masque aux sentiments
il est temps
on n'apprend pas la douleur elle est une pierre
dans le sac
pêle-mêle avec la louange et le duvet
de nos ruses déplumées
comme aussi avec ces joies de ficelle
et de bâton
que l'enfant jette avec son rire dans le ciel
et que le ciel avale

Jean-Pierre Siméon
Traité des sentiments contraires

j'aimerai écrire toutes ces heures de marche
tous ces pas ces galops m'essayer à toucher
la pointe de la cime y parvenir sans trop y
croire écrire à la pointe de l'abîme

Nathalie Riera
Paysages d'été

La solitude
n'a pas de frontière
et elle est plus vieille que toi
Si tu l'oublies parfois
elle te rattrape
à mi-chemin

Véronique Tadjo
A mi-chemin

Je marche, je chemine
le temps m'accueille
l'ailleurs m'interroge

au bout du chemin
il y a l'Homme
et avec lui
l'énigme des Hommes

parmi moi
cette beauté lumineuse du monde
pour une vision devenue lointaine

il y a l'exil
et avec lui
le soleil âpre du petit jour
que mon dos énumère les reflets

l'horizon me tend les bras
mais le poids de la lumière
égare mon rêve

Et quand vient la nuit - parce qu'elle vient toujours-
je prête aux ténèbres mon soleil et mon nom
car mon nom, le nom de ma patrie
est celui d'une langue nocturne
née de murmures noirs
que courtise le bleu du ciel
au lever du jour

Gabriel Okoundji
second poème

Au visage, bien qu'éblouissant,
je dépose des pierres ou des os,
à la place du coeur assailli de roses,
j'enracine des ronces ou des os.

En un seul brasier,
une seule naissance.

Julie Delaloye
Extrait de Malgré la neige Cheyne Editeur, 2015

L'HEURE DU FEU

Mes vertèbres entassées les unes sur les autres, je me tiens
debout sans force, le ciel forme une voûte, j'émerge du sommeil, je porte un bonnet de fumée, j'ai des yeux brillants posés sur un visage de cendre, je déchiffre sans effort les lettres de braise que m'adressent les esprits, le seau à charbon est rempli d'éternité.

CHANSON INFINITIVE

Ouvrir les angles de la chambre. Redessiner les cercles que tracent les astres. Crever les écrans blancs. Se couvrir les yeux d'images étincelantes. Avancer dans le jour hérissé d'éclats de cristal. Brasser les cartes magnétiques. Et s'en faire un éventail d'illusions.

QUE VEUT DIRE

Bloquée toujours au même point, fatigue, adjoindre au verbe tenir des adverbes de degré, d'intensité, plus, immensément, espérer parvenir plus loin, ni plus ni moins, désirer davantage de hauteur, de puissance, aspirer à parvenir au plus haut point, réflexivité abstraite contre réalité concrète, pensée contre action, remous contraires où les élans s'annulent, journées lentement sauvées une par une, il faut croire pour commencer, que veut dire la phrase il est nécessaire de porter plus loin l'épuisement ?

Claudine Gaetzi
Rien qui se dise

Quand l'émacié part en promenade, il
se glisse en disparition, il s'arrache
à la pesanteur, il guette les beautés
inattendues : le sang des baies des
bois, la poussière farineuse des galets
aux veines courbes, la fertilité des
champignons qu'il nomme parapluies
nostalgies

Alexandre Caldara
L'émacié